Texte de l'intervention d'Yvette Roudy, fondatrice et présidente d'honneur de l'association, lu lors de l'ouverture de l'Université d'été de l'Assemblée des Femmes, le 22 août 2012.

 

 

"Le temps des femmes, le temps de la politique"

Chères amies,

Certaines d’entre vous s’en souviennent peut-être- il y a deux ans – ici même –  je m’étais laissée entrainer à rêver à la façon de Martin Luther King qui rêvait d’un pays où la ségrégation n’existait plus. Où les enfants noirs et blancs pouvaient se retrouver sur les mêmes bancs d’une même école. Et 40 ans plus tard, l’inimaginable se réalisait : un President noir prenait la tête  du pays.

A ma façon, il y a deux ans, j’avais rêvé d’un pays  où un Ministère des Droits des Femmes, à part entière, existait.

Il relançait la lutte contre les discriminations sexistes.

Il se préoccupait de faire appliquer les lois sur l’égalité professionnelles, en mobilisant les inspecteurs du travail, en condamnant sans état d’âme les entreprises défaillantes.

J’avais rêvé d’un Ministère pourchassant impitoyablement les stéréotypes dans lesquels nous baignons, qui préparent insidieusement, efficacement, les petites filles à une culture de  soumission et les petits garçons à une culture de domination.

J’avais rêvé d’un Ministère résolu à s’attaquer aux violences sexuelles, par une éducation appropriée en direction des filles comme des garçons, cela dès la petite enfance, afin que jamais plus nous n’entendions parler de femmes tuées sous les coups de leurs compagnons violents.

Le mois dernier des féministes sont allées déposer des fleurs sur la tombe de Marie Trintignan tombée il y a 9 ans sous les coups de celui qui disait qu’il l’aimait. Aujourd’hui Cantat libre de ses mouvements a repris ses activités, soutenu par ses amis.

Il y a deux ans, j’avais rêvé d’un Ministère attentif, inventif, audacieux, confié à une féministe déterminée, entourée d’une équipe à son image compétente, audacieuse et bien préparée.

Et bien c’est arrivé grâce au retour de la gauche. Ce Ministère nous l’avons. Il existe vraiment. Il est comme nous l’avons voulu, à part entière, transversal, et cela grâce à notre nouveau Président qui nous a entendues.

Merci Président.

Nous avons ici la preuve qu’en matière de progrès, de démocratie, le temps peut connaître des accélérations, comme des retours en arrière.

Françoise Durand avec son talent d’historienne peut nous rappeler que si Olympe de Gouge guillotinée en 1793 revendiquait pour les femmes le droits de monter à la Tribune, dans les faits, il  aura  fallu tout de même plus de 200 ans pour que les Françaises puissent enfin voter (et cela grâce à un Général).  Et il reste encore bien du chemin à parcourir.

Pour ce qui est du droit de travailler, ce fût plus de 100 ans de luttes des féministes et encore aujourd’hui, nous n’avons pas conquis l’égalité de salaires, non plus que l’égalité de traitement.

Quant au droit à disposer de notre corps, ce n’est qu’après la seconde guerre mondiale que les féministes ont pu lancer le mouvement. Et encore aujourd’hui nous n’avons encore totalement conquis ce droit.  Un droit fondamental, peut-être le premier des droits.

Les droits des femmes sont récents, donc fragiles. Un ministère des droits des femmes est indispensable pour faire progresser, accompagner, protéger, veiller de façon permanente jusqu’à ce que les femmes atteignent une égalité de droits équivalente à celle de leurs compagnons. Peut-être faudra t-il encore plusieurs siècles pour éradiquer définitivement un statut marqué du sceau du patriarcat,  et les enfermait dans la sphère du  « privé »,  les excluant de toute la sphère du « public ».  Ce statut réducteur, contraignant, culpabilisant, est toujours là en dépit des lois, il est dans nos têtes, comme frein dans notre marche vers l’autonomie, la dignité, l’égalité.

Alors même si nous ne devons pas bouder notre plaisir, sachons que nous ne devons pas non plus nous reposer  et laisser notre Ministre des droits des femmes seule sur la brèche car nos adversaires sont toujours là embusqués, masqués ou à visage découvert.

Sachons le. Ils ne renonceront jamais. Ils sont partout, dans les esprits, les pratiques, les mœurs, au sein des religions (toutes les religions sont misogynes): au sein des Administrations au plus haut niveau,  y compris au sein du Conseil Constitutionnel- nous en avons un  exemple récemment, on les trouve aussi, au cœur des partis politique, y compris de nos plus proches. Savez-vous qu’un des membres de la direction du PS actuel n’a pas hésité à user de son pouvoir pour s’emparer d’un siège «réservé femme» récemment. Il siège aujourd’hui à l’Assemblée nationale à la place d’une femme qui, courageusement, s’était présentée contre lui, sans aucune chance évidemment. Que peut-on contre un appareil tout puissant, impitoyable ? Ce personnage a en même temps conservé son siège à la Direction du PS et poursuit ses agissements. Impunément.

Et il ne vous a peut être pas échappé que la nouvelle direction du PS n’est plus paritaire ? Cela en contradiction  avec les directives du président.

En matière de progrès, de démocratie, des droits des hommes et des droits des femmes, rien n’est jamais définitivement acquis.

La misogynie est partout dans la presse aussi, au sein de la Justice, des tribunaux.   

Et certaines femmes sont aussi misogynes.  

Alors nous avons 5 ans.

5 ans c’est très court. On n’éradique pas en 5 ans, 2000 ans de pratiques, coutumes, idées reçues, lois, qui ont maintenu pendant des millénaires les femmes en état d’infériorité, de soumission, d’exploitation, morale, culturelle, économiques.

Et qui les maintiennent encore dans certaines régions du monde dans cet état.  "Il est plus difficile à désintegrer une idée reçue qu’un atome" disait Einstein. 

5 ans c’est peu, raison de plus pour ne pas perdre de temps, s’appuyer sur les propositions du President candidat, de ses 40 engagements qui doivent être notre feuille de route. Le Ministère va sans doute faire l’inventaire – si ce n’est fait – de ce qui reste. Tout n’a pas disparu. Il reste encore quelques vestiges de mon ancien Ministère qui ne demandent qu’à être réactivés. Les urgences sont là.

Le temps partiel. En 30 ans, nous avons vu le temps partiel exploser. Aujourd’hui la pauvreté se conjugue au féminin et les familles que l’on appelle monoparentales reposent le plus souvent sur les femmes les plus démunies, écrasées par les responsabilités, coincées dans des emplois précaires, à mi temps, sans avenir. 

En même temps les violences se multiplient. La prostitution  – cette violence  organisée  – est devenue un marché mondial, parfaitement acceptée par la plupart des états.

Quant au  partage des tâches domestiques – question qui peut sembler mineure – on ne le voit guère reculer en dépit d’une nouvelle génération d’hommes plus généreux plus intelligents, sur qui nous pouvons compter.

En même temps, existe aujourd’hui une nouvelle génération de femmes plus éduquées, plus autonomes, plus audacieuses qu’il y a 30 ans.

Certaines sont entrées dans le monde des affaires et se sont regroupées. Elles se réunissent une fois par an à Deauville. A leur façon, elles font progresser les choses.

Mais d’autres viennent d’entrer à l’Assemblée nationale, grâce à la Parité.  Et nous y sommes un peu pour quelque chose.

Souvenons-nous des dernières étapes. C’était en 1992, il y a 20 ans, la charte d’Athènes recommandait la parité. Dès sa sortie, les féministes européennes se sont mobilisées. C’est pourquoi nous avons crée l’Assemblée des femmes en 1992, avec Françoise Durand, pour contribuer à ce mouvement, partagé avec d’autres associations.

A l’initiative de féministes, des évènements se sont multiplié : colloques, meetings,  manifeste et je rappelle le Manisfeste des 10 que j’ai pu conduire avec Edith Cresson et Simone Veil, manisfeste dont Lionel Jospin s’est inspiré pour sa loi en 2000.

5 ans c’est peu, raison de plus pour ne pas perdre de temps, mettre les bouchées doubles, s’appuyer sur les propositions du Président candidat, ses 40 engagements qui doivent être notre feuille de route. Le Ministère va sans doute faire l’inventaire – si ce n’est fait – de ce qui reste.  

Et nous avons nos nouvelles députées. Aujourd’hui, à l’Assemblée Nationale les femmes sont passées de 18,5 % en 2007 à 26,9%, et cela grâce à la Gauche, grâce à celles des féministes qui se sont battues avec la Gauche.

Aujourd’hui au sein du groupe socialiste nous avons dépassé les 30% magiques qui permet à un groupe d’exister. Elles sont 37,5% de femmes socialistes. Sont-elles toutes féministes? Peut être pas mais elles peuvent le devenir…

C’est avec elles qu’il faut travailler, très vite, avant qu’elles ne se diluent dans le moule parlementaire masculin toujours prêt à les absorber. C’est avec elles que l’Assemblée des Femmes a bien l’intention de travailler.

Si le temps politique peut connaître des accélérations, il peut aussi y avoir des reculs. Il ne peut donc se passer de la vigilance des féministes.  C’est un combat politique, pour la démocratie.

Le temps du repos pour les féministes n’est pas venu.  

Yvette Roudy – La Rochelle.